RD Congo – Mamadou Ndala : Enquête, cafouillage et risque d’impunité

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Les Congolais devraient s’efforcer de garder « les yeux ouverts » sur l’affaire Mamadou Ndala qui risque de finir dans une cacophonie politico-judiciaire, le scénario rêvé des instigateurs de ce type d’assassinat. En effet, compte tenu de la nature sensible d’un crime qui porte les marques indiscutables d’un crime d’Etat, une rigoureuse surveillance citoyenne devrait s’organiser autour des enquêteurs. Les Congolais auraient tout à perdre s’ils s’enferment uniquement dans le deuil en mémoire de l’homme qui a incarné la dignité d’un peuple bafoué et d’une armée humiliée.

Plusieurs signaux annoncent des tentatives de nature à étouffer une vérité d’intérêt vital pour la nation congolaise, mais qui dérange au plus haut point.

La piste d’un crime d’Etat ?

Le principal signal tient à la flagrante contradiction entre la version du gouvernement et celle des enquêteurs sur terrain. En effet, le gouvernement congolais, par la voix du Ministre de la communication, Lambert Mende, continue d’attribuer l’assassinat aux rebelles ougandais d’ADF-Nalu[1]. Ce qui donne à croire qu’il a pu être informé de sources autres que celles des enquêteurs sur terrain.

Or, il faudra toujours avoir à l’esprit le témoignage du garde-corps de la victime qui a décrit l’« escadron de la mort » comme des hommes portant les uniformes de l’armée et parlant kinyarwanda et lingala, ce qui oriente l’attention du côté du pouvoir de Kinshasa. Les enquêteurs avaient immédiatement privilégié la piste des éléments « rwandophones » intégrés dans l’armée, depuis les « rébellions » du RCD et du CNDP, les ancêtres du M23. Ces derniers travaillent en permanence dans un réseau des complicités allant de Kigali à Kinshasa en passant par l’Ouganda.

Mais la clé de la vérité se trouve sûrement dans la définition de « rebelles ougandais ». Si, pour le gouvernement de Kinshasa les ADF-Nalu sont des rebelles ougandais, il y a longtemps que les sources locales parlent plutôt de M23 version Kampala[2] par opposition à l’ancien M23 soutenu par le Rwanda. Or, dans une certaine mesure, M23, CNDP, RCD, UPDF (armée ougandaise), APR (armée rwandaise), voire certaines unités des FARDC (armée congolaise), c’est blanc-bonnet bonnet blanc. Il faut donc porter les regards du côté du pouvoir de Kinshasa, une piste privilégiée par les experts militaires du DESC[3].

Mais la difficulté avec cette piste est qu’elle ne peut que mettre les enquêteurs dans l’embarras. En effet, comme on l’a vu dans les affaires Floribert Chebeya[4] et Pascal Kabungulu[5], il y a, en République Démocratique du Congo, des personnalités que la justice et ses enquêteurs ne peuvent pas « atteindre ». Du coup, pour de multiples raisons (d’ordre matériel, hiérarchique, sécuritaire, politique,…) la tentation est de détourner les regards et oublier les « gros poissons », malgré les indices concordants. On ira alors s’acharner sur de « pauvres gens » d’en bas, dont on sait, a priori, qu’ils seront incapables de se défendre.

Multiplier les pistes ou manœuvres de diversion ?

Ainsi, après avoir arrêté le commandant du bataillon de la ville de Beni, le lieutenant-colonel Tito Bizuru, un ancien du CNDP, ancêtre du M23, et son garde du corps[6], les enquêteurs viennent, de façon assez étrange, d’interpeller six personnes présentées comme de simples « voyageurs »[7]. Ils vont plus loin en présentant les suspects comme appartenant à la « communauté nande ».

On se demande bien ce que cette référence d’ordre ethnique apporte à l’information, les Nandes étant l’ethnie ultra-majoritaire de la région. Il est même absurde de parler de « communauté nande » parce que c’est quasiment toute la population locale qui est « nande ». Comme qui dirait « l’occupant romain accuse les Juifs d’avoir tué Jésus pour se donner bonne conscience ».

Des tâtonnements qui font craindre des scenarios rocambolesques dont les Congolais ont été habitués lorsqu’il s’agit de dossiers sensibles. Des témoins qui disparaissent ou changent de version, une prison attaquée, des prisonniers qui disparaissent dans la nature ; des enquêteurs déchargés du dossier ou qui sont tout d’un coup mutés ou promus avant la fin de l’enquête ; des libérations faute de preuves,… Jusqu’à de mémorables fiascos judiciaires comme dans l’affaire du massacre de Kilwa[8], l’affaire Floribert Chebeya, voire l’enquête bâclée sur l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila.

Appel à la Monusco

Dans le cas de Mamadou Ndala, quelques mesures permettant de garantir la crédibilité des enquêtes peuvent être rapidement prises. L’une d’elle serait, par exemple, d’associer la Mission de l’ONU au Congo (Monusco). Elle a déjà démontré sa capacité à produire des rapports dignes de foi. C’est, par exemple, grâce aux enquêteurs de l’ONU que l’affaire des viols à Minova[9] a été révélée.

Le Colonel Mamadou Ndala travaillait dans le cadre d’une mission conjointe associant casques bleus et soldats congolais. Il a été assassiné pour reprendre les mots de Martin Kobler[10], le Représentant du Secrétaire général des Nations Unies en RDC. Il serait inconcevable que la Monusco assiste les bras croisés à la réalisation d’une enquête dont les premiers signaux annoncent des conclusions polémiques.

La nation congolaise ne parvient pas toujours à protéger ses héros. Elle devrait au moins s’efforcer de garantir à leurs familles la vérité. La femme et les enfants de Patrice Lumumba ont mis des années avant d’avoir toute la lumière sur la mort de leur père.

Que les enfants de Mamadou Ndala ne soient pas, à leur tour, obligés d’endurer le même calvaire à la recherche de la vérité sur la mort de leur héros de père.

Boniface MUSAVULI

[1] http://www.voiceofcongo.net/mort-de-mamadou-mende-maintient-la-these-adfnalu-et-dit-mamadou-etait-lenfant-cheri-de-kabila

[4] Le principal commanditaire de l’assassinat de Floribert Chebeya, en 2010, le général John Numbi, avait échappé aux poursuites, la Cour militaire de Kinshasa ayant estimé qu’elle n’était pas compétente pour juger un « officier du rang de général ».

[5] En 2006 à Bukavu, le Tribunal militaire de garnison s’était déclaré incompétent pour juger le colonel Thierry Ilunga et l’ancien Vice-Gouverneur, Didace Kaningini Kyoto pour leur possible implication dans l’assassinat du militant des droits de l’Homme Pascal Kabungulu de l’ONG Héritiers de la Justice.

[8] Le massacre de Kilwa (entre 73 et 100 civils congolais) en 2004 donna lieu à un déni de justice qui obligea les ONG de porter l’affaire devant la justice canadienne, une entreprise minière canadienne ayant été impliquée dans les tragiques évènements.

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