Rwanda : génération Kagamé

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Le génocide de 1994, ils n’en ont aucun souvenir. Beaucoup ne l’ont même pas vécu. Eux n’ont connu que l’actuel chef de l’État rwandais, Paul Kagamé, et sa volonté ferme de faire taire les clivages d’autrefois. Lorsque Élysée est arrivé pour la première fois au Rwanda, l’odeur pestilentielle des corps des victimes du génocide enveloppait encore les collines. Pourtant, inutile de l’interroger sur cette époque. Né au Burundi en août 1994, un mois après la fin des massacres, il n’en a aucun souvenir. Les membres de sa famille qui ont été tués, il ne les a pas connus.

Ce qu’il sait de la tragédie lui vient des récits de survivants, des souvenirs de son père, des commémorations officielles du “génocide contre les Tutsis” et des livres qu’il dévore. Élysée est un passionné d’histoire, matière qu’il étudie au lycée de Rwamagana, à 60 km de Kigali. Il a aussi ouvert, avec autant de délicatesse que possible, la discussion avec ses camarades de classe dont les familles ont commis des crimes. “Bien que leurs parents aient participé au génocide, ils savent que ces actes étaient la conséquence de l’ignorance et de l’idéologie, explique-t-il d’une voix calme. Ils disent que leurs parents ont changé et qu’ils ont demandé pardon aux rescapés.”

(À dr. : Élysée. © Pierre Boisselet)

Sous l’effet de la démographie vigoureuse, les jeunes Rwandais qui, comme Élysée, n’ont pas connu le génocide, sont aujourd’hui majoritaires dans un pays dont plus de 60 % des habitants ont moins de 20 ans. Ils n’ont connu que le Front patriotique rwandais (FPR), le parti issu de la rébellion tutsie qui a pris le pouvoir en 1994, mettant fin aux tueries. Ceux nés cette année-là n’avaient que 6 ans lorsquePaul Kagamé est devenu chef de l’État. Il s’agit donc de la première génération modelée par le projet politique du FPR et sa volonté de créer – avec toute l’autorité nécessaire – de nouveaux Rwandais, par-delà les clivages entre Hutus et Tutsis qui, instrumentalisés par l’ancien régime, avaient conduit au génocide.

Les causes du génocide interprétées différemment

Entre l’histoire officielle et les non-dits, “la génération Kagamé” tente de reconstituer le puzzle de cette tragédie, à la fois abstraite et constamment présente. Les faits leur paraissent assez clairs – même si, subtilement, certains insistent moins que d’autres sur le groupe spécifiquement visé par les massacres. Les causes du drame sont en revanche interprétées différemment. “Mon petit frère de 18 ans croit que le génocide est le résultat d’une coutume rwandaise ancestrale”, témoigne Nadia, 27 ans, soulignant le fossé générationnel qui peut exister au sein d’une même fratrie. Emmanuel insiste sur l’attentat contre l’avion de l’ancien président hutu Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, qui a donné le coup d’envoi des massacres. Vanessa, lycéenne un peu rebelle de 17 ans, affirme pour sa part que “la cause principale des tueries était l’ignorance et la croyance que les dirigeants ont toujours raison”.

(À g. : Vanessa. © Pierre Boisselet)

Malgré ces différences, cette génération est unie par son optimisme et sa détermination. Depuis l’enfance, elle assiste au développement rapide du pays et est sans cesse poussée par les autorités à la réussite, à l’audace et à la confiance en soi. Tous n’envisagent leur futur qu’en paix et aucun n’imagine que la violence ethnique puisse toucher à nouveau le Rwanda : Élysée se rêve en journaliste ; son camarade de classe, Emmanuel, orphelin de père, voudrait être “un militaire haut gradé, car ils sont comme des superhommes politiques”. Patrick, 20 ans, qui garde les vaches d’un “chef”, aimerait simplement “évoluer” et si possible “s’installer en ville”.

Rencontré sur les bords du lac Kivu, où il vient pêcher à la ligne à ses heures perdues, Augustin, 19 ans, qui a aussi perdu son père, se dit pour sa part certain de réussir des études de médecine. Quant à Vanessa, elle veut devenir “quelqu’un de spécial, une dirigeante. Ministre par exemple, même si je n’aime pas trop la politique, explique-t-elle. Ou alors responsable d’organisation non gouvernementale”. Même Claude, rentré au Rwanda sans famille en juin dernier après une adolescence particulièrement tumultueuse, voit désormais l’avenir avec espoir.

  
De gauche à droite : Patrick, Augustin et Emmanuel. © Pierre Boisselet

“Chacun doit faire attention à ce qu’il dit et à ce qu’il fait”

Lui a grandi dans l’est de la RD Congo voisine, où ses parents avaient fui avec l’ancien régime hutu en 1994. Incorporé dans les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), la rébellion hutue rwandaise qui, aujourd’hui encore, rêve de reprendre le pouvoir à Kigali, il a fini par déserter pour se livrer au Rwanda. Depuis son arrivée dans le centre de réintégration de Mutobo, près de Ruhengeri, dans le nord du pays, il reçoit un peu d’argent et une formation qui lui permettra, peut-être, de réaliser son rêve : “Vivre comme tout le monde.”

Ce programme de réintégration est l’une des facettes de la réconciliation prônée par le FPR. Une autre est le bannissement de la distinction entre Hutus et Tutsis. Des mots répétés jusqu’à la nausée par les médias de la haine, entre 1990 et 1994, et désormais tabous en vertu d’un mélange de pudeur, de culpabilité et de crainte diffuse d’enfreindre les règles sur le “divisionnisme”. À sa manière, Vanessa résume la retenue qu’observe également sa génération : “Ici, chacun doit faire attention à ce qu’il dit et à ce qu’il fait.”

(À dr. : Claude. © Pierre Boisselet)

Pour autant, Patrick n’a pas peur de dénoncer ce qu’il appelle “l’injustice” subie par son père. Ce dernier purge une peine de prison prononcée par une cour gacaca, le système de justice populaire mis en place entre 2002 et 2012 pour juger les nombreux Rwandais soupçonnés de génocide. “On l’a accusé d’être un tueur, explique le jeune homme. On lui a proposé d’alléger sa peine s’il reconnaissait être coupable. Mais il a refusé, en disant qu’il ne pouvait pas admettre un crime alors qu’il était innocent. Ils l’ont quand même condamné à quinze ans.” Mais à aucun moment Patrick n’attribue la sanction subie par son père au fait qu’il est hutu.

La conscience même d’une différence entre Hutus et Tutsis a-t-elle pour autant disparu chez les jeunes Rwandais ? “Il ne faut pas oublier que, même s’ils n’ont pas connu le génocide, ils ont tous grandi dans des familles qui, elles, ont connu cette période”, rappelle Pierre Rwanyindo Rusirabwoba, président de l’Institut de recherche et de dialogue pour la paix (IRDP). “Dans le privé, cela arrive que l’on entende, par exemple, “celui-ci est tutsi, il est venu d’Ouganda”, explique Élysée. Mais ces mots ne s’utilisent pas en public.” “On ne peut pas distinguer les gens juste en les observant, complète son camarade de classe, Emmanuel. Mais on peut parfois savoir qui est tutsi parce qu’on voit les rescapés lors des commémorations.” “Puisqu’on parle du “génocide contre les Tutsis”, c’est que ce groupe existe, raisonne Élysée. Et donc que les Hutus existent aussi. Mais pour moi, l’important n’est pas la conscience de ces différences. C’est de savoir que l’on peut vivre ensemble.”

Source : Jeune Afrique

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