Tribune : La République Populaire de Kinshasa : RDC ou RPK ? (Symphorien Kankonde)

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“Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme » (A. Césaire, Discours sur le colonialisme).

Je parle de ces jeunes de Kinshasa devenus clochards, de cette masse des quémandeurs qui chantent et qui dansent pour arracher quelques pauvres billets de banque à qui se sent honoré et estimé par les cris de gloire.

Apparaissez à Kinshasa dans les milieux où vous êtes connus des badauds, et soyez un homme à la poche fructueuse, peu importe par quel moyen vous gagnez l’argent, vous vous surprendrez portant certains surnoms comme dika, le blanc, maître, grand prêtre, mikiliste, etc.

Ceci étant, je ne suis pas surpris d’entendre qu’un groupe de badauds ait arrêté Joseph Kabila à Masina au point de lui barrer la route, et comme si cela ne suffisait pas, qu’on lui chante : “Raïs, sala ozonga na pouvoir”.

Mais même Joseph n’est pas du tout surpris, parce qu’il est plus que conscient de cette situation, ce qu’il a sous les yeux relève aussi des conséquences de ses 18 ans de pouvoir. En plus, il est très loin d’être séduit, et il se demande : n’est-ce pas cette jeunesse de la Tshiangu qui s’était baptisée résistante, conglomérats des obstinés qui lançaient des projectiles sur mon cortège alors que j’étais encore président de la République ? N’est-ce pas ces jeunes qui chantaient : “Kabila manda na yo esili, eloko nini esilaka te” (ton mandat a expiré, qu’est-ce qui ne finit jamais ?), n’est-ce pas eux qui scandaient ya Tshitshi zongisa na ye Rwanda ? (ya Tshitshi renvoie-le au Rwanda).

Ne diabolisent-ils pas leur frère devenu président tout simplement parce qu’il est en alliance avec ma plateforme politique ? Joseph Kabila n’est pas dupe. Il sait lire son histoire comme celle de Jésus avec la foule : elle te chante “Hosanna fils de David”, mais c’est la même foule qui crie par la suite : “crucifie-le, crucifie-le”.

Kabila sait combien Hérode plantait la croix sur la crèche d’Emmanuel pendant qu’à l’intérieur les mages l’adoraient. Le Raïs demanderait à la jeunesse de se faire informer pour comprendre ce que signifie être sénateur à vie. Informez-vous alors, pourrait-il dire, et on vous fera savoir que jusqu’à ce que la vie ne me lâche, je ne serai que sénateur, jamais plus président de la République comme vous voudriez l’entendre. “Arrêtez donc de vous moquer de moi, j’ai déjà ma vie après la présidence”.

A tous ceux qui s’étonnent que ces jeunes arrêtent l’ex président de la RDC et lui chantent les pamphlets au nez sous forme d’éloges, je voudrais raconter cette autre scène : il y a plus ou moins 10 ans, alors que je passais par le rond-point Molart à Bandal, j’ai vu un groupe de garçons courir vers une voiture de luxe en train de scander : “Ekumani, Kuru, le roi du village molokayi”, et barraient la route à ce véhicule en créant préjudice au trafic. N’en pouvant plus, le propriétaire qui faisait en même temps le chauffeur, lança quelques billets de banque par la fenêtre et tout de suite, ses admirateurs oublièrent leur star et se jetèrent sur l’argent en se disputant ; ainsi seulement le patron de la rumba congolaise d’heureuse mémoire s’en alla paisiblement.

Les cas pareils sont innombrables. Je puis citer encore celui de Madilu System sur l’avenue des huileries, celui de J.B. Mpiana et de Tshiala Muana devant la Fikin, etc.
Voilà le portrait de la jeunesse de la République populaire de Kinshasa. Parmi ces jeunes, les plus sensés ne sont pas entendus, ils ne sont pas écoutés, ils sont des fous parce qu’ils ne sont pas kinois, tellement ce mot est devenu le synonyme du désordre et de l’esprit de masse.Et cette masse, abrutie, anéantie, corrompue, vidée de toute perspective d’avenir, s’est fait une image de la société sur mesure au point d’influencer les plus attendus et même les étudiants et professeurs, les leaders ou mieux ceux qui pensent faire le leader. L’ordre de la société est renversé au plus grand dam de l’avenir. Masse envoutée, ne sachant à quel saint se vouer, elle nous livre des spectacles que même l’Etat est devenu incapable de contrôler. O tempore o mores, s’écrierait un congolais rationnel d’un certain âge comme le ferait Cicéron dans sa tombe.

Même les jeunes du même âge qui vivent dans l’arrière-pays, ceux qu’on qualifie de mbokatier (villageois) quand ils s’étonnent de l’insalubrité et des manies de la capitale, ne comprennent rien du comportement de leurs congénères de Kinshasa. Cette capitale est devenue la vitrine de la honte du Congo parce que naturellement la réalité de la gouvernance et la précarité des médias de l’Etat ont réduit tout le pays à la ville la plus inhabitable et la plus populeuse de la République. Mais c’est là que tous les congolais voudraient aller. Paradoxe !Rentrons à Masina et demandons-nous : à cette heure-là de la journée, était-il possible qu’autant de jeunes se rencontrent nombreux et sans être prévenus, pour chanter à la gloire d’un homme ? Il est rare que cela arrive dans des provinces. Si ces jeunes de Masina pouvaient être à l’école, à l’université ou au travail, ce jour-là, on n’aurait pas assisté à ce genre des scandales doublés d’actes d’ignorance en ce moment-là, mais c’est de ce genre des scandales qu’il est question quand on vous parle de l’esprit kinois.

Kinshasa est devenu le lieu-type de tout ce qu’il y a de dégradant au Congo comme la prostitution, le chômage et le nombre impressionnant des enfants de la rue et des bandits en bande organisée. La mendicité à outrance, une mendicité institutionnalisée et humiliante fait que personne ne se gêne plus de dire : le blanc sombela nga’, kabela ngai, pesa ngai, annniversaire na nga’ ekomi pene !

Le souci de la mode et l’esprit du conformisme sont devenus les caractères dominants des jeunes gens et jeunes filles de Kinshasa, et même des familles qui sont prêtes à tout pour obtenir ce dont ils ont besoin.

A qui la faute ? Quelle est la cause ou l’origine de ce tableau lamentable ? Comme on peut le comprendre plus haut, le pouvoir public paraît être le premier responsable de cet échec dégradant de la société par manque, pendant plus de deux décennies, d’une politique d’encadrement de la jeunesse, liée à l’incapacité d’organiser les études et de lier ces dernières au marché d’emploi ; mais aussi, et c’est peut-être primordial, la crise de la famille liée au manque d’emploi des parents suivie de l’abandon de responsabilité.Ajoutons aussi le comportement délabré de ceux qui devraient servir des modèles mais qui imitent et inspirent les jeunes avec des concepts de légèreté et de fanatisme.

D’où ce cri d’alarme lancé au nouveau régime du pouvoir congolais d’assumer le défi à bras le corps et relancer cette jeunesse en perte de vitesse pour sauver les mœurs en déconfiture. Il est plus que nécessaire de créer un modèle pour la jeunesse en renforçant davantage la gratuité de l’enseignement jusqu’au niveau le plus haut comme promis par le président de la République, en favorisant les classes des métiers pour ceux qui n’ont pas de capacités nécessaires pour poursuivre des études supérieures, gratifier de plus en plus les jeunes qui réussissent pour stimuler les autres, éloigner progressivement les jeunes de la politique qui est devenue le fourre-tout de ceux qui ont échoué ailleurs, en défavorisant les gains faciles que jonchent les parlements et les cabinets par le népotisme, la tricherie et la corruption.

A ce sujet, nous n’avons qu’à écouter les interventions de certains députés et sénateurs qui gagnent des milliers des dollars pour nous rendre compte de la vente du pays aux enchères. Comment en sont-ils arrivés là, au temple de la démocratie, sans capacité ni de réflexion ni de parole, c’est la demande qui est sur toutes les bouches. La politique est une vocation au service de la nation, et non pas une occasion au service du ventre et de la famille.

Une autre recommandation pratique et importante en faveur de la jeunesse est l’amélioration des conditions de vie dans les provinces pour freiner l’exode rural et désengorger la capitale nationale des immondices ; cette amélioration passe par la création des universités ainsi que les diverses facultés et options recherchées à Kinshasa, la restauration des aires des sports et des activités de culture comme théâtre et cinémas tels qu’ils émaillaient notre vie de jeunesse.

Tous les moyens justes pour freiner l’explosion démographique de Kinshasa seront de bonne utilité. Pour le comprendre on se rappellera que « le phénomène wewa » à Kinshasa n’est rien d’autre que la conséquence d’une crise économique survenue dans le Kasaï.

Par ailleurs, que les jeunes congolais et surtout ceux de la République très très populaire de Kinshasa, comprennent que la politique n’est pas l’apanage de certains congolais mais qu’elle n’est pas non plus le marché commun de tous les abrutis qui ne peuvent pas se prévaloir de quelque technique ni d’une certaine culture en la matière. Il est inquiétant de constater que toute la vie des congolais est devenue politique, les discours pullulent sur la politique et sur les politiciens en milieu des jeunes sans arguments consistants ; ce qui alimente les bobards et le manque de discernement.

La requête est lancée à l’Etat congolais, de libérer cette masse d’enfants perdus et sans avenir qui, pour la plupart, n’ont pas choisi la voie de l’étouffement dans laquelle ils se trouvent coincés, mais sont bien sûr victimes de la gouvernance à la cavalière dont le pays a été victime depuis l’indépendance jusqu’à il y a moins d’une année. Nous n’avons pas besoin de révéler que sortir de la crise d’homme au Congo exige le temps et l’argent, mais il faut commencer avec volonté, détermination et vision pour la renaissance de la nation, comme cela semble venir actuellement.

Bonnes fêtes de Noel et de Nouvel an 2020, l’année de l’action.

Kankonde Mamba S., Ph.D.

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